C'est pourquoi... (notes du 18 novembre 2009)
La disciplinarisation des savoirs est déterminante de qui serait qualifié à prendre la parole et à propos de quoi, plus encore, du mode de relation entre réflexion disciplinaire et vie politique et sociale - et entre théorie et pratique - en même temps que sont élaborées les procédures d'évaluation, de validation, de légitimation, etc. qui leur sont intègres -, autrement dit la production, la division et la hiérarchisation des savoirs serait corrélative de celle de l'organisation des places et des fonctions sociales.
Cette question initiale à de nombreux débats inscrit celle des savoirs et de leur disciplinarisation à l'intérieur de celle d'un système politique qui est aussi un système de production, un système social, qui tout comme les savoirs disciplinaires produisent leurs propres objets et leurs propres points d'inconnaissance, produit dans une relation réciproque les sujets qui pourront y être admis à y prendre la parole, à y être reconnus.
Quelles questions permettraient-elles la sortie d'un tel cercle ?
Pour Foucault, c'était là où les sciences disciplinaires se découpent sur le savoir, en redistribue des parts et en valide d'autres, qu'elles pouvaient être analysées et déconstruites. Mais pour Foucault (dans l'archéologie du savoir) si une science ne coïncide pas avec les pratiques discursives et les savoirs dont elle émerge, elle ne les fait pas disparaître pour autant, mais s'établit dans une certaine relation à eux, et y reste inscrite. C'est dans cet espace de jeu, que s'établirait le rapport entre science et idéologie.
Devrait-on demander qui joue ? Ou qu'est-ce qui joue ? Ou comment ça joue ? Ou y a-t'il encore du jeu ?
"La prise de l'idéologie – écrit-il – sur le discours scientifique et le fonctionnement idéologique des sciences ne s'articulent pas au niveau de leur structure idéale (même s'ils peuvent s'y traduire d'une façon plus ou moins lisible), ni au niveau de leur utilisation technique dans une société (bien que celle-ci puisse y prendre effet), ni au niveau de la conscience des sujets qui la batissent ; ils s'articulent là où la science se découpe sur le savoir". Ainsi pour Foucault, "La question de l'idéologie adressée à la science est celle de son existence comme pratique discursive parmi d'autres" - tout comme pour Butler, le discours du sujet dont la reconnaissance est conditionnée par une adéquation de ce qu'il est pour le monde un objet et de ce que le monde est un objet pour lui n'est qu'une pratique signifiante parmi d'autres dés lors qu'on considère qu'il n’y a pas de sujet préexistant à aucune action, ni de structure préétablie du rapport de soi aux actes, mais la variabilité discursive d’une construction réciproque, et que du fait de cette liberté d'agir aucun déterminisme ne tient.
Cette question du sujet que Butler pose d'abord en terme de sa capacité d'agir plutôt que de celle de la reconnaissance d'un sujet préexistant, était posée en terme de capacité à prendre la parole par Spivak dans le célèbre essai "Can the subaltern speak ?" - dit-elle - ou le périlleux exercice de démonstration d'un cercle épistémologique bouclé sur lui-même, où Spivak critique notamment l'absence dans le discours des intellectuels européens à partir de l'entretien entre Foucault et Deleuze « Les intellectuels et le pouvoir », de toute considération des conditions géopolitiques concrètes du colonialisme, et la pensée dans les philosophies du désir d'un sujet-effet multiple détaché de ces conditions et de leur analyse, ou encore la conception d'un Autre avec un grand A qui réitèrerait mieux encore la domination, de même que l'absence de toute conscience de leur propre position dans la production, la division et la hiérarchisation des savoirs.
Les théories Queer ont été également critiquées pour avoir absenté de leur analyse des rapports de pouvoir, en se centrant sur la réinterprétation de la thêse d'Austin de la performativité du langage ou "Quand dire, c'est faire", toute analyse posée en termes de rapports de classes sociales. Préciado propose de poursuivre cette réflexion, en notant que le terme Queer avait déjà peut-être perdu toute effectivité, avec l'idée selon laquelle le sujet-objet subalternisé par les sciences disciplinaires, produit par elles, à son tour pourrait devenir producteur de savoirs. Ce serait cette "insurrection des savoirs assujettis" de Foucault, ou du savoir du colonisé, du malade, du prisonnier, de l'artiste, etc. - du sujet produit par les catégories du savoir sur lui qui pourrait devenir à son tour producteur de savoirs, sujet-objet devenu sujet parlant, sujet divisé selon la division des savoirs disciplinaires spécialisés qui pourrait devenir un langage, un corps révolté à la fois parlé et parlant.
Pour les études subalternes, ce sont les méthodologies scientifiques qui elles-mêmes produisent les conditions de la subalternité, et ce qui amena Spivak à écrire que tout récit de la subalternité réitère son extériorité au langage mais où un langage subalterne par la même se trouve entre chaque discours, à la limite de sa traductibilité dans tout autre discours, ou autre savoir disciplinaire – montrant la figure selon laquelle c'est du partage du commun dont il est question dans la condition de subalternité.
Actuellement, on en finira pas d'essayer d'être reconnu et personne ne pourra jamais répondre assez aux critères imposés par le ministère de l'identité nationale et de l'immigration.
C'est pourquoi nous avons voulu poser la question à l'occasion de cette rencontre, de ce qui nous importait et qui était de se donner la possibilité de faire sens dans les conditions dans lesquelles il nous est proposé d'être étudiants, artistes, chercheurs, etc. – pouvons-nous créer les contextes, les situations ou les lieux qui pourraient participer à une démarche de l'indisciplinaire au sens – d'une irrégularité de la discipline – qui puisse la mettre en cause toute entière dans les conditions dans lesquelles il nous est proposé d'être étudiants, artistes, chercheurs, etc. ?
18/11/2009, Ensba.